18/12/2014

Un goûter ...

C'est  un goûter  de  Noël  comme  tant  d'autres .


Des  tables rondes  recouvertes de nappes blanches,  des  serviettes   vertes et rouges,  du cacao et  des  cougnioux.
Dans un coin, la crèche  est au  pied d'un sapin décoré .
Devant les tables un accordéoniste  met une  ambiance bon enfant ..

Attentifs  à chacun(e) des convives ,  des  femmes  et  des hommes  ont troqué  les  tabliers  blancs  pour un bonnet  rouge  à pompon blanc  circulent entre  les tables.  

C'est un goûter  de  Noël comme  tant   d'autres.
Sauf  que ...
Ici chaque  convive   porte  en   lui une démence,  une  atteinte  physique ,  les traces d'une assuétude.
Ici  les mains  tremblent,   les  mots ne  sont plus  domestiqués,  les regards  viennent  d'une dimension qui nous  échappent.

Les  proches   essaient de trouver le geste  qui va apaiser, qui va traduire l'amour  dans le langage  que  l'autre  peut  encore percevoir.

J'ai  posé ma  tasse  à côté de la sienne  sur  sa  tablette. Il a touché  ma bague. Et un  mot " musique" ....

Et  pendant   une heure   pour certains,  un  bout  d'après-midi  pour d'autres , c'était la  fête. Comme  avant. Pour autant  qu'ils sachent  encore " l'avant ".

C'est peut-être  ça le miracle  de Noël ....

17:25 Écrit par May dans Neuro B | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

23/11/2014

Le prisonnier

Le sourire de la dame en blanc  qui  m'ouvre la porte : dernière image  de normalité  quand j'entre dans le  service.  Derrière moi la porte  se  verrouille,  à  partir de là  chaque  pas m'emmène dans le monde parallèle.

Du couloir, je jalonne  mentalement la traversée de l'espace  de  vie  commune :  lancer un  bonjour tout le monde  amical, louvoyer entre les fauteuils  bleus  qui entourent une grande  table ovale , contourner  avec un sourire   le patient   qui  s'agite  à grands  gestes ...  Un infirmier est   occupé à  donner   à boire à S. ; j'attends  sans   un  mot qu' il termine . Alors seulement  je touche la main  de celui  que je viens  voir. 

Débloquer  le fauteuil, entrer  dans la chambre .  Un  Je vous laisse et  nous voilà  seuls derrière   la porte  fermée.

Le rituel   débute . Une  serviette  fleurie , une cuillère , un  dessert  tout en douceur . Le monologue   peut  débuter  :  une série  de phrases  courtes    Cela  te va bien  une  barbe  courte ... Vouchka  aura son bébé bientôt ...  la voisine m'a demandé  de  tes nouvelles ... Le chat a ramené  une  souris  sur la  cour ... 

La  tête reste  baissée ,  le regard   dans   le  vide .  

Je t'ai amené de la musique  ...

Les mains  agrippent   le  bord  de la tablette . Je pose   le  smartphone  sur mes genoux , B. Lavillier chante  Les mains  d'or , une  des chansons préférées .

La  cuillère  à dessert  est le métronome du  moment , ma main  gauche   maintient   la serviette.  

S. relève  la  tête, son  regard   prend vie , intense et interrogatoire .  Sa main emprisonne  mes doigts ne laissant libre  que   le   pouce,  la bouche  frémit, torturée  de  tant de mots enfermés  ...

La cuillère  tremblante  de panacotta reste  en suspens,  Lavilliers  se tait ... tout   peut  arriver : un geste  de colère,  un  cri,  une demi phrase .

Je caresse  doucement  du  pouce  l'étau qui  me  broie  la main.  

Ah  oui madame  . Ce seront les mots  du jour.

 

D'un coup le regard  s'éteint, la  main  mollit,  la  bouche  s'ouvre pour la dernière  glissade  de gourmandise.  

Je  lui  dis en souriant   que je le trouve  bien  avec  cette  chemise  rayée  en   tenant  ses mains dans les   miennes .

Cet   homme   là  est celui qui  m'a fait  femme à  15 ans,  le père  de mes  enfants,  le  conjoint de  dizaines  années de  vie  commune ....

Personne   ne   s'évade   de la prison  d' Alzheimer .

 

 

 

 

16:48 Écrit par May dans Neuro B | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

08/11/2014

Un bien curieux grand-père

Guillou a  trois ans et demi. Il n'a  jamais connu papy que malade ; il sait  qu'il vit  en NeuroB . Mais il se souvient  qu'il habitait dans la même maison que moi  et  quand il  passe   me voir avec  ses parents,  il ne manque  jamais  d'aller  vérifier si le lit  est toujours là .

Il sait aussi   que  parfois  papy est  agité  que dans ce  cas là, il n'est pas possible de le voir. 

Quand tout  est calme ( j'entre d'abord  en éclaireur )  il peut venir dans la chambre. Ce petit  bonhomme prend alors un air très sérieux  pour traverser   la  rotonde  qui  est l'espace  de vie  commun , comme   s'il était  conscient  que dans cet endroit  pas question de courir  partout et il serre  un  peu  plus fort la main de sa maman.

Il prend avec lui  un  petit  sac avec des voitures  ou autres petits jouets. Une fois  dans la  chambre,  il commence   par   toucher  le  bord de la tablette  du fauteuil de papy en guettant  une éventuelle  réaction . Il s'enhardit  alors à toucher  doucement   la main  d'un doigt. Si papy  ne la retire pas d'un geste brusque, il  sort  une petite voiture  et  la  fait rouler  doucement sur la tablette  en  la tenant   par le toit . Parfois, il  a pose  simplement après l'avoir montré.  Il arrive  alors  que   S  tende   l'index  vers le jouet.  Plus rarement , il prononce   le mot auto.

C'est alors   visiblement   un  moment  de victoire pour  Guillou  "  Maman,  papy  a dit  auto  ! " 

Et comme s'il savait  que  c'est le seul  contact   encore possible,  il pose   sa main  sur celle  de son grand-père  crispée  sur la tablette .

Quels souvenirs   ce   petit  bout  d'homme engrange t-il ? 

Les   plus vieux au  moins   sauront  se  souvenir de la personne  que leur grand-père était avant ....

 

18:23 Écrit par May dans Neuro B | Lien permanent | Commentaires (9) |  Facebook |