23/11/2014

Le prisonnier

Le sourire de la dame en blanc  qui  m'ouvre la porte : dernière image  de normalité  quand j'entre dans le  service.  Derrière moi la porte  se  verrouille,  à  partir de là  chaque  pas m'emmène dans le monde parallèle.

Du couloir, je jalonne  mentalement la traversée de l'espace  de  vie  commune :  lancer un  bonjour tout le monde  amical, louvoyer entre les fauteuils  bleus  qui entourent une grande  table ovale , contourner  avec un sourire   le patient   qui  s'agite  à grands  gestes ...  Un infirmier est   occupé à  donner   à boire à S. ; j'attends  sans   un  mot qu' il termine . Alors seulement  je touche la main  de celui  que je viens  voir. 

Débloquer  le fauteuil, entrer  dans la chambre .  Un  Je vous laisse et  nous voilà  seuls derrière   la porte  fermée.

Le rituel   débute . Une  serviette  fleurie , une cuillère , un  dessert  tout en douceur . Le monologue   peut  débuter  :  une série  de phrases  courtes    Cela  te va bien  une  barbe  courte ... Vouchka  aura son bébé bientôt ...  la voisine m'a demandé  de  tes nouvelles ... Le chat a ramené  une  souris  sur la  cour ... 

La  tête reste  baissée ,  le regard   dans   le  vide .  

Je t'ai amené de la musique  ...

Les mains  agrippent   le  bord  de la tablette . Je pose   le  smartphone  sur mes genoux , B. Lavillier chante  Les mains  d'or , une  des chansons préférées .

La  cuillère  à dessert  est le métronome du  moment , ma main  gauche   maintient   la serviette.  

S. relève  la  tête, son  regard   prend vie , intense et interrogatoire .  Sa main emprisonne  mes doigts ne laissant libre  que   le   pouce,  la bouche  frémit, torturée  de  tant de mots enfermés  ...

La cuillère  tremblante  de panacotta reste  en suspens,  Lavilliers  se tait ... tout   peut  arriver : un geste  de colère,  un  cri,  une demi phrase .

Je caresse  doucement  du  pouce  l'étau qui  me  broie  la main.  

Ah  oui madame  . Ce seront les mots  du jour.

 

D'un coup le regard  s'éteint, la  main  mollit,  la  bouche  s'ouvre pour la dernière  glissade  de gourmandise.  

Je  lui  dis en souriant   que je le trouve  bien  avec  cette  chemise  rayée  en   tenant  ses mains dans les   miennes .

Cet   homme   là  est celui qui  m'a fait  femme à  15 ans,  le père  de mes  enfants,  le  conjoint de  dizaines  années de  vie  commune ....

Personne   ne   s'évade   de la prison  d' Alzheimer .

 

 

 

 

16:48 Écrit par May dans Neuro B | Lien permanent | Commentaires (12) |  Facebook |

Commentaires

Il y a tant d'amour dans ce texte. Il est impossible qu'il ne reste rien dans " la prison" car une lumière s'y est allumée.

Écrit par : eifel | 23/11/2014

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c'est terrible, ça, May

Écrit par : Adrienne | 23/11/2014

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Courage.

Écrit par : Mme Chapeau | 23/11/2014

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Bonsoir May !
J'ai lu.
Je suis à côté de toi, sans mot.
Continue d'écrire, pour toi, pour lui.
Merci d'être passée chez moi.
Jo

Écrit par : Jo | 24/11/2014

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Bonjour,
Maladie terrible que voilà.
Heureusement qu'il y a des dames en blanc qui font que dans cette prison, l'espace d'un instant, le soleil brille. Qu'elles en soient remerciées.
Merci de ta visite.
P.S. ma maman en est atteinte

Écrit par : Rafaël | 24/11/2014

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Bonjour, May.
Merci d'être venue chez moi et qu'une image t'ait fait un petit clin d'oeil.
Je sais la douleur de la perte du lien, l'impression que rien n'a existé puisque ça se perd avec l'autre. Je sais combien comptent ces minutes où l'oeil s'allume, la main étreint. Ma mère a été atteinte de cette maladie. C'est plus terrible encore avec son conjoint.
Bon courage à toi.

Écrit par : lakevio | 24/11/2014

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Excellent début de semaine, May...

Écrit par : Philippe | 24/11/2014

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BONJOUR MAY
tou d'abord merci de ton passage sur mon blog pas vraiment lumineux peut être la poésie pour certaines personnes est rébarbative mais heureusement que beaucoup viennent en amitié et ça c'est très bien
te dire que j'ai ressenti une très vive émotion en lisant cette page et j'avoue que je cherche mes mots pour décrire mon angoisse envers cette maladie j'ai pour mémoire depuis toujours quand je travaillais une amie assistante sociale qui me disait :
le plus terrible quand tu arrives et que ta maman te dise bonjour madame
comme cela doit être terrible de ne plus pouvoir se faire reconnaître par ceux qu'on a tant aimé et qu'on aime encore plus
MERCI MAY
BON COURAGE
BISOUS
DANY

Écrit par : FRUITS CONFITS | 24/11/2014

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Bonjour May,
merci d'être passée sur mon blog. Je viens de lire le prisonnier...Une maladie terrible, pour le malade qui la subit sans pouvoir lutter contre elle et pour les très proches qui souffrent de le voir ainsi et être désemparés devant un être cher devenu tellement différent.
Bon courage à vous et bonne journée.
J'ai répertorié votre blog dans mes blogs amis.

Écrit par : Gilles | 24/11/2014

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Je suis touchée par vos réactions ... merci.

Écrit par : May | 24/11/2014

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Un texte issu du fond du cœur et qui ne laisse pas indifférent.
Gardez confiance.

Écrit par : morsultimaratio | 25/11/2014

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Mon père a appelé mon mari Docteur et moi Madame, c'est un texte qui ne peut laisser indifférent...

Écrit par : heure-bleue | 28/11/2014

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